jeudi 22 mars 2007

Acte V, scène 3 et fin : revue des Estrangin

Merci à nos cousins Rostand pour la photo du Mas d'Estrangin.

Acte V, Scène 3
Décor
La scène a été vidée. On se trouve dans la remise de Fontvieille le 18 septembre 1938.

Acteurs
- Jules Estrangin
- Hilaire Estrangin qui lui répond au nom de toute la famille.

Jules Estrangin
Oh pardon. Bonjour la compagnie. Esscusez moi, eh Monsieur Estrangin, s’il vous plaît ?

Hilaire dans l’assistance se lève
Hilaire Estrangin
Lequel ? Il y en a treize ici ?
Jules Estrangin
Tant mieux
Hilaire Estrangin
Mais, vous demandez qui ?
Jules Estrangin
Je cherchais Monsieur Estrangin qui est Président de la Chambre d’Agriculture
Hilaire Estrangin
Bien, mais vous savez en ce moment c’est dimanche. Il est occupé avec sa famille.
Jules Estrangin
Eh bien tant mieux : c’était justement pour y demander des renseignements sur sa famille.
Hilaire Estrangin
Je peux peut-être vous répondre si les questions ne sont pas trop indiscrètes ou compliquées.
Jules Estrangin
Voilà je voudrais savoir si vous connaissez un peu loin dans les siècles vos grands-parents ?
Hilaire Estrangin
Eh bien oui, avec quelques interruptions jusque vers 1460.
Jules Estrangin
Pas possible. Et qu’est-ce que vous en savez de ceux de 1460 ?
Hilaire Estrangin
Qu’il y avait un Estrangin qui s’appelait Jules.
Jules Estrangin
Ah oui… le vieux sourit
Hilaire Estrangin
Vous avez peut-être des renseignements sur lui puisque vous souriez ?
Jules Estrangin
Oh ! oui. Quelques uns.
Hilaire Estrangin
Donnez-les moi pour mon frère, ça lui fera plaisir.
Jules Estrangin
Attendez. Quand vous m’en aurez donné d’autres.
Hilaire Estrangin
Bon. Je continue. Nous savons ensuite que sous le Roi Henri IV a vécu un François Estrangin. Il a épousé Violande Arbrand et sous Louis XIII il a eu six enfants. Son fils Pierre épousa Madeleine Arquier et eut dix enfants. L’un d’eux, Jean épousa Delphine Jourdan et eut six enfants. Son fils Alexis fut Trésorier d’ Orgon sous Louis XV et épousa Thérèse Isnard. Il eut quatre enfants dont Louis qui épousa Marguerite Rostand et mourut fusillé en 1797. Jean, son fils, a quitté la région d’Orgon et est venu se fixer à Marseille. Ce Jean a aujourd’hui plus de 350 descendants.
Jules Estrangin
Et bien c’est pas mal. Les grandes familles sont pas trop perdues malgré ce que j’ai entendu dire…Et ces 350 descendants, ils sont tous braves ?
Hilaire Estrangin
Qu’est-ce que vous voulez dire, par-là ? Qu’ils sont consciencieux ? Qu’ils ne volent pas ?
Jules Estrangin
Oh ! c’est guère ça. Je vous demande si ce sont tous de braves gens, qui s’occupent un peu des autres, qui font pas d’esbrouf, et qui sont bons chrétiens.
Hilaire Estrangin
Et bien oui ; je crois qu’ils sont tous braves.
Jules Estrangin
Y en des paysans ?
Hilaire Estrangin
Pas beaucoup. Maurice, près d’Aix et un autre près d’Aubagne.
Jules Estrangin
Pas plus. Et les autres alors ? Au moins y en a pas qui sont de ces gens de justice, grippe-sous, qui écrasent les pauvres gens et rendent la justice de travers.
Hilaire Estrangin
Ah si beaucoup. Depuis un siècle et demi il y en a toujours eu dans « la robe ».
Jules Estrangin
Quoi, ils portent de ces grandes robes noires qui font ressembler tous ces gens de justice à de grands corbeaux ?
Hilaire Estrangin
Oui, il y a eu un juge qui rendit la justice avec droiture et qui fut nommé au Tribunal de Cassation pour casser les jugements mal rendus : Auguste Fabry.
Jules Estrangin
Ca c’est bien. Il a fait ce que moi je voulais faire depuis longtemps.
Hilaire Estrangin
Et puis les autres, depuis plusieurs générations, avocats, avoués, notaires, ont aidé les familles dans la défense de leurs biens et ont secouru les malheureux contre l’injustice. Il y a même eu un moment à Marseille où c’étaient des Estrangin qui étaient : Président de la Chambre des Avoués, Président de la Chambre des Notaires et Bâtonnier de l’Ordre des Avocats.
Jules Estrangin
Et y en a qui ont de l’instruction ?
Hilaire Estrangin
Oui, pas mal ; et y en a un certain nombre qui sont des professeurs : les demoiselles Tradif qui instruisent les petites filles de Pont de l’Etoile. Les demoiselles Estrangin qui instruisent les jeunes filles de Marseille. Et puis les Fabry : Eugène et Charles, savants professeurs, Louis l’astronome qui regardait dans sa grande lunette la lune et les étoiles et qui a même découvert une comète. Tous trois, ce qui est rare, membres de l’Académie des Sciences.
Jules Estrangin
Et des religieuses il y en a ?
Hilaire Estrangin
Oui plusieurs. Il y en a en France pour secourir les pauvres et il y en a même une à Jérusalem.
Jules Estrangin
Il y a plus les Turcs là-bas ?
Hilaire Estrangin
Si, ils y sont toujours et même ils mettent leurs enfants à l’école des sœurs.
Jules Estrangin
Ca c’est drôle. De mon temps on nous disait de partir pour tous les tuer. Et des prêtres il y en a aussi ?
Hilaire Estrangin
Oui, il y a des moines
Jules Estrangin
Ceux-la je les aime pas trop : parce qu’il faut qu’on les fasse vivre même si on en a pas envie.
Hilaire Estrangin
Pas du tout : à présent ils vivent dans la pauvreté et ne reçoivent que de ceux qui veulent bien leur donner. Il y a deux bénédictins. Et puis il y a un abbé qui fait faire de l’apprentissage à de petits orphelins.
Jules Estrangin
Mais alors, c’est beaucoup de bien qui se fait par tous ces gens là. Ma pauvre vieille avait vraiment raison. Est-ce qu’ils ont beaucoup d’argent tous ?
Hilaire Estrangin
Non, pas beaucoup : le nécessaire mais pas le superflu en général.
Jules Estrangin
Ah et bien ça, ça me fait plaisir parce que comme ça, ma vieille elle s’est trompée en me disant que nos enfants ils seraient riches. Et puis parce que c’est bon au fond de ne pas avoir trop d’argent…Ca fait des gens plus braves quand ils en ont pas trop.
Hilaire Estrangin
Vous dites « de vos enfants » ?
Jules Estrangin
Et oui, mon brave. Tu as pas l’air de te douter et toute la compagnie, que je suis le Grand-Père de vous tous, celui qui vivait il y a 500 ans. En 1438, quelques années après la mort de la pauvre Jeanne d’Arc. Voyez, je reste pas parce que vous seriez peut-être pas bien contents de m’avoir avec vous…Vous me feriez peut-être manger à la cuisine, et puis parce que votre Grand-Mère, ma vieille, elle doit se languir de ne pas me voir revenir…Avec ces autos, on s’inquiète si vite, pas vrai ?
Alors dites bien aux 350 descendants de mon petit-fils Jean qu’ils continuent bien tous à être de braves gens et qu’ils pensent un peu plus que moi à leurs descendants dans 500 ans, les jours qu’ils auront pas trop de courage.
Au revoir la compagnie. A bientôt au Ciel, et travaillez, eh, parce que nous autres on a une bonne place et si vous voulez qu’on soit à côté, et bien….

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