jeudi 22 mars 2007

Acte IV : revue des Estrangin

Acte IV

La scène est dans le Cabinet du Préfet de Marseille en 1851.

Données historiques
Sur la plaque de marbre du premier étage du Palais de la Bourse où sont inscrits les noms des Présidents du Tribunal de Commerce, le nom d’Eugène Estrangin est un des seuls à ne pas être suivi du signe de la Légion d’Honneur. La tradition orale de la famille raconte qu’il ne l’a pas eue pour avoir refusé à cause de ses opinions royalistes, de terminer un discours par « Vive l’Empereur » au moment où le Président Louis Napoléon Bonaparte faisait le tour de France pour préparer l’Empire. Les supplications du Préfet ne purent l’y décider.

Décor
Deux fauteuils, deux chaises, une table de bureau. Un certain luxe.

Acteurs
- Un huissier
- Le Préfet
- Eugène Estrangin (une cinquantaine d’années )

Le Préfet travaille. Un huissier frappe, ouvre et annonce

Huissier
Monsieur Eugène Estrangin, Président du Tribunal de Commerce.
Eugène Estrangin
Je vous présente mes respectueux respects, Monsieur le Préfet.
Le Préfet
Comment allez-vous, Monsieur le Président ? Veuillez vous asseoir.
Eugène Estrangin
Monsieur le Préfet, je viens comme vous me l’avez demandé prendre vos instructions pour le voyage prochain de Monsieur le Président de la République
Le Préfet
Le voyage du Prince Président
Eugène Estrangin
Si vous voulez, Monsieur le Préfet.
Le Préfet
Et bien, Monsieur le Président, vous aurez la parole au banquet offert par la Ville au Prince, immédiatement après Monsieur le Maire. Le Maire aura je pense signalé à la sollicitude du Prince les désirs et les besoins de la Ville. Vous même vous pourriez peut-être exprimer l’attachement du commerce marseillais et j’en suis sûr de la ville toute entière, à la famille impériale. Que diriez-vous d’un toast se terminant par un « Vive l’Empereur » très enthousiaste ?
Eugène Estrangin
C’est impossible, Monsieur le Préfet.
Le Préfet
Vous n’allez pas refuser, Monsieur le Président ?
Eugène Estrangin
Si, je refuse, Monsieur le Préfet.
Le Préfet
Je vous en prie, réfléchissez. Pourquoi refuseriez-vous ?
Eugène Estrangin
Parce que je n’ai pas l’habitude, Monsieur le Préfet, de parler contre ma conscience et contre la pensée des commerçants dont je suis le représentant.
Le Préfet
Comment ça ?
Eugène Estrangin
Nous ne souhaitons pas le retour du régime impérial
Le Préfet
Mais pourquoi ?
Eugène Estrangin
Parce que l’Empire c’est la guerre. Parce que le blocus a ruiné Marseille. On s’en souvient ici.
Le Préfet
Oh ! Mais non. Le Prince dans son discours de Bordeaux a proclamé « l’Empire c’est la paix ».
Eugène Estrangin
Bonne parole, Monsieur le Préfet, mais qu’il ne pourra respecter longtemps.
Le préfet
Comment vous ne croyez pas le Prince. (Air navré)
Eugène Estrangin
Le régime impérial s’appuie sur les plébiscites, donc sur l’opinion publique. L’opinion qui soutiendra l’Empire voudra la guerre.
Le Préfet
Mais le Prince saura bien la convaincre.
Eugène Estrangin
Le Président, Monsieur le Préfet, est carbonaro. Il devra nécessairement faire la guerre à l’Autriche.
Le Préfet
Mais non il veut pratiquer une politique traditionaliste.
Eugène Estrangin
Le Roi, Monsieur le Préfet, saura mieux que le Président, pratiquer la politique de ses ancêtres.
Le Préfet
Mais vous ne pouvez nier la bonne volonté du Prince pour le commerce de Marseille. Il a déjà fait dresser un plan d’extension du port ; il va inaugurer la Jetée de la Joliette.
Eugène Estrangin
La Ville, Monsieur le Préfet, a grandi grâce à la conquête de l’Algérie menée par un Prince d’Orléans. La République doit laisser la place au Roi. Nous n’avons pas besoin d’un empereur.
Le Préfet
Mais le désordre social, mais l’anarchie ne la craignez-vous pas ? Les massacres de Juin ?
Eugène Estrangin
Ils sont une raison de plus de ne pas exciter davantage les ouvriers en leur rappelant la conscription de 1811 ou 1813. La prospérité de la Restauration avec les libertés de 1830 les satisfont. L’accroissement du Commerce du Port fera les reste.
Le Préfet (de plus en plus navré)
Mais enfin, Monsieur le Président, vous ne pouvez pas décider sincèrement le maintien de la République, vous riche commerçant et homme d’ordre. Le retour du roi est une utopie trois ans après les journées de février. Et il vous faut une autorité fondée sur autre chose que la loi du nombre, sur un principe supérieur, sur l’hérédité !
Eugène Estrangin
Parfaitement, Monsieur le Préfet, je préfère le descendant d’une race, ointe à Reims vingt fois, au descendant d’un usurpateur qui s’est couronné lui-même en présence d’un Pape prisonnier.
Le Préfet
Mais enfin, Monsieur, c’est trop tard. Depuis le coup d’état de décembre le Prince est maître de l’Armée et de l’Intérieur. Il est en fait tout-puissant. Il faut le reconnaître, lui permettre d’aller jusqu’au bout. Nous avons besoin de lui pour relever le pays. Monsieur le Président, je fais appel à votre patriotisme, je vous supplie de porter ce toast.
Eugène Estrangin
Monsieur le Préfet, si le Président est tout puissant, si l’Empire est inévitable, il n’a pas besoin de mon pauvre souhait à la fin du toast. Du moins ne me serai-je pas associé à son retour.
Le Préfet
Mais le Président vous aurait remis la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur.
Eugène Estrangin
Et bien, je ne l’aurai pas.
Le Préfet
Est-ce vraiment votre dernier mot ?
Eugène Estrangin
Oui, Monsieur le Préfet. D’ailleurs le premier Juge du Tribunal de Commerce est bonapartiste. Il fera volontiers ce toast. (songeur) Et il aura la Légion d’Honneur…Je serai l’un des seuls Présidents à ne pas l’avoir…Je pense que mes enfants sauront pourquoi et ne me respecteront que davantage…Je vous salue Monsieur le Préfet.
Le Préfet
Je suis sincèrement navré, Monsieur le Président. Je vous en prie, réfléchissez encore et si vous vous décidez, revenez me le dire.
Eugène Estrangin
Je ne pense pas revenir, Monsieur le Préfet.

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