jeudi 22 mars 2007

Acte III : revue des Estrangin

Merci à nos cousins Rostand pour la photo du Mas d'Estrangin.

Acte III

La scène est à Orgon au début de l’année 1800

Données historiques
Alexis Estrangin fut au milieu du XIII siècle Trésorier de la Communauté d’Orgon. Son fils Louis, « bourgeois » enrichi alla s’installer à Eygalières dans les propriétés que lui avaient laissées sa femme Thérèse Isnard. Il prêtait beaucoup d’argent aux paysans (les registres notariaux d’Orgon et d’Eygalières en ont conservé les traces). Il émigra en 1793. Ses biens furent confisqués. Il fut fusillé à Avignon en 1797. Son frère Xavier, Vicaire, avait prêté serment à la Constitution Civile du Clergé le 27 janvier 1793, mais se rétracta sans doute et fut proscrit le 20 Brumaire An II. Le fils de Louis, Jean, également proscrit à cette date avait été député à l’Assemblée Populaire de Marseille en 1790, avait épousé en avril 1793 Claire Rostand et obtenu une chaire à l’Ecole de Droit d’Aix. Il vint en 1800 se fixer comme avocat à Marseille.

Décor
A peu près le même qu’au premier acte.

Acteurs
- Jean Estrangin (43 ans) habillé avec distinction en muscadin.
- Sa femme (28 ans) en merveilleuse
- Un vieux paysan
- Le cocher muet

Un coupé s’arrête à la porte de la maison. Jean et sa femme descendent. Le paysan les accueille.

Le paysan
Té, Moussu Jean, bien le bonjour et à Madame aussi.
Jean Estrangin
Bonjour, mon vieux Pierre. Ca va bien ?
Le paysan
Toujours pareil
Jean Estrangin
Vous voyez je suis revenu avec ma femme pour revoir cette maison où ont habité mes grands-parents pendant des siècles.
Le paysan
Té, vous gênez pas pour entrer. C’est pas grand, c’est pas riche, mais c’est de bon cœur. Et puis j’oublierai pas la bonté de votre père, Moussu Louis qui me l’a donnée quand il est parti pour Eygalières…Vous boirez bien un petit verre. Il est du côté d’Eygalières, d’une vigne que Moussu Louis il m’avait fait planter quand j’étais son fermier, oh ! il y a du temps, l’année de la bataille de Fontenoy.
Jean Estrangin
Alors vous vous souvenez encore du temps où je jouais ici.
Le paysan
Si je m’en souviens, bien sûr. Moussu Louis, votre père était si bon pour nous. Ah ! on l’a bien regretté quand il a quitté la paroisse pour aller vivre à Eygalières dans les biens de son grand-père Isnard.
Jean Estrangin
Oh ! Eygalières n’est pas bien loin.
Le paysan
Et puis il était resté toujours le même. On pouvait toujours frapper à sa porte, on était sûr qu’il vous donnait ce que vous lui demandiez. Ah ! Il en a tiré de l’embarras en leur prêtant de quoi réparer une mauvaise récolte ou des maladies dans le troupeau. Ah ! Il était aimé pour sûr le pauvre Moussu Louis ! Son père Moussu Alexis, qui était Trésorier, qui levait les impôts pas vrai, il l’était moins aimé. C’était sa fonction qui voulait ça. Mais Moussu Louis, il était aimé.
Jean Estrangin
Et de mes oncles, tu t’en souviens ?
Le paysan
Bien sûr Moussu Jean. Votre oncle Moussu Jean qui était juge à Tarascon et à Arles, et qu’on voyait revenir l’été pendant les vacances des tribunaux. Et votre Oncle Xavier, qui était vicaire d’Eygalières. Je les ai connus pitchounets. Je jouais avec eux. Ah ! c’était tout du brave monde, je vous assure.
Jean Estrangin
Oui, et ils ont tous disparus les pauvres.
Le paysan
Ah ! en parlez pas ! On pouvait pas y dire pourtant qu’ils étaient pas dans les bonnes idées. Dans la famille entre tous, vous y étiez pas pour le maintien des privilèges qui devaient plus essister et vous preniez bien la défenses des braves gens.
Jean Estrangin
Oui nous étions bien patriotes en 1790
Le paysan
Pour sûr. On dit même que Moussu Jean votre Oncle, à Arles, il a fait beaucoup de discours pour faire commencer la Révolution. On dit que c’est lui qui a organisé la fête de la fédération en 1790. C’est y vrai ça ?
Jean Estrangin
Oui, bien sûr.
Le paysan
Et votre Oncle Xavier qui approuvait les décisions de l’Assemblée.
Jean Estrangin
S’il les approuvait. Il a même prêté serment à la Constitution civile du Clergé dans les premiers temps, avant que le Pape dise que c’était pas permis.
Le paysan
Et puis on vous aimait tous bien. Ils vous l’avaient bien montré les électeurs du District en vous envoyant comme député à l’Assemblée Populaire de Marseille en 1791.
Jean Estrangin
Oui j’espérais y rendre service. Et puis nous avons été dépassés par les plus braillards sans culottes. La Terreur s’est installée dont nous ne voulions pas nous autres. Alors, même les patriotes comme nous, nous avons du fuir à l’étranger. Et c’était dur tu sais un mois après s’être mariés. N’est-ce pas Claire ?
Le paysan
Comme ça, vous vous êtres mariés deux mois après la mort du Roi ? C’était guère un bon moment.
Jean Estrangin
Non mais comme ça on serait deux pour supporter les épreuves.
Sa femme
Et ce n’était pas tous les jours très drôle. Et nos lettres en style secret qui n’arrivaient pas toujours…
Jean Estrangin
Ah ! On le regrettait je t’assure le pays. On en parlait sans cesse là-bas…
Le paysan
Ah ! vous savez on vous regrettait bien aussi ici. Mais sous prétesste que des révolutionnaires de Paris – je vous demande un peu si Paris ça doit commander à toute la France- ils voulaient que ce Robespierre il soye le maître, alors dans tous les villages c’étaient les essités qu’ils étaient les maîtres.
Jean Estrangin
Et mon pauvre père l’a bien prouvé qu’il aimait trop son pays. Il est revenu trop tôt et sous cet infect régime qui vient heureusement de finir, où les Directeurs donnaient des gages partout favorables, un jour à l’Ordre et un jour à la Révolution, on l’a arrêté un beau matin de 1797 et fusillé à Avignon comme un ennemi du pays.
Le paysan
Un ennemi du pays. Je vous demande un peu. Ennemi du pays lui qu’il y en avait pas de meilleur que lui pour tous les gens du pays. Ah ! Je ne sais pas où on va, mon brave Moussu Jean.
Jean Estrangin
On ne le sait pas c’est certain, mais il faut espérer tout de même. Regarde ce Général Bonaparte comme il vient d’envoyer coucher les Conseils. Les Eglises se rouvrent. On reprend courage. Il est évidemment un peu jacobin, mais s’il redonne un peu de confiance et de paix sociale au pays, celui-ci se redressera tout seul.
Le paysan
Oui, peut-être…Mais vous, Moussu Jean, qu’est-ce que vous faites à présent ?
Jean Estrangin
Moi, je suis professeur à l’Ecole de Droit d’Aix.
Le paysan
Eh bien ! si je l’aurais cru quand je vous voyais jouer avec mes gamins.
Jean Estrangin
Et je vais m’installer à Marseille comme avocat.
Le paysan
A Marseille ! Ca vous fait pas peur la grande ville ?
Jean Estrangin
Oh ! Elle n’est pas encore si grande que ça.
Le paysan
Alors vous abandonnez le pays ?
Jean Estrangin
Il faut bien, puisque le Révolution nous a volé nos terres.
Le paysan
C’est vrai ça. Ah ! Je me rappelle le jour – c’était le 20 messidor an II je crois,…oui, où la section révolutionnaire d’Eygalières elle a affiché sur l’église « Les émigrés sont proscrits. Leurs biens sont confisqués ou seront vendus au profit de la Nation. Il y avait d’abord le Temple de la Raison (la ci-devant l’église comme ils disaient ). N’importe qu’elle l’est redevenue Eglise…Et puis toutes les terres de Moussu Louis. Sa maison de la place, son mas des Eyrons, son moulin, et puis ses vergers de Passeron et de Coutras, ses prés de La Palud et toutes ses vignes qu’il en avait un morceau dans tous les bons coins du terroir, en tout 35 hectares de bonne terre et plantes, comme on dit à présent.
Jean Estrangin
Oui, nous ne vivrons plus dans le pays où notre famille a vécu depuis plusieurs siècles peut-être… ( Il rêve )
Nous permets-tu de remonter encore une fois au premier étage ?
Le paysan
Sûr, Moussu Jean, attendez je vous devance, excusez-moi pour mettre en ordre si des fois, pas vrai ?

Ils montent…puis redescendent

Jean Estrangin
Merci beaucoup, mon vieux Pierre, pour ces bons souvenirs que nous avons pu faire revivre. Viens nous voir si tu descends à Marseille pour le marché ou pour voir la mer.
Le paysan
Sûr que j’irai vous voir, voir comment vous êtes installés…Ca sera mieux qu’ici…Mais vous non plus n’oubliez pas Orgon. Revenez-y un peu. Vous êtes chez vous ici vous savez. Et puis parlez en à vos petits de ce pays où leurs grands-pères ils ont vécu. Croyez moi, Moussu Jean, ça leur fera du bien.

Ils remontent en voiture et partent.

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